RENCONTRES




Photographies de Thami Guennaoui
Textes de Guillaume Delaby




À quoi bon prendre des photographies ? D’un bout à l’autre de notre sphéroïde, la face de l’homme à celle de tout autre est semblable : sur tous les visages, on peut lire la même gamme d’expressions, chaque lèvre, aux yeux de l’attentif, exhale la même litanie de joies et de drames, tous regards semblent entonner une increvable et monotone rengaine de vie et de trépas… Ne l’avez-vous jamais rencontré, ce front de vieille, froissé de mille peines ? Dans l’œil mutin de ces enfants jouant avec le feu, ne reconnaissez-vous pas l’éternel démon de l’ennui, en quête de ruses et d’amusements pour se divertir à tout prix de sa propre misère ? Aux sourires des jolies femmes, n’avez-vous jamais respiré cette commune fraîcheur, cette discrète suffisance, que répandent à flots la jeunesse et la confiance qui l’accompagne ? Au cliché, pour ainsi dire, nul cliché n’échappe : de toute photo ressort toujours un stéréotype qu’aucune singularité de lieu, de temps ou de circonstances ne suffit à gommer. Toute prise de vue ne révèle que du déjà-vu et, depuis près de deux siècles qu’il y a des photos, tout a déjà été montré, et sous tous les angles. L’on ne nous montrera jamais plus l’image d’un seul homme, fût-il un monstre, qui nous soit inconnue : quand on connaît les hommes, l’étranger – l’exotique – même n’a plus de charme, et il n’y a plus rien de nouveau.

Voilà pourtant que l’on se plaît à plonger au sein de ces images… Quelque attrait les raccroche, dans leur étrangèreté, à je ne sais quoi de familier, qui n’a cependant rien de déjà vu. C’est comme si ces regards, ces visages, ces expressions d’un seul instant, figés dans la durée sur le support photographique, avaient une âme qui regarde notre âme et la force à regarder en elle-même. Mais d’où vient ce paradoxe d’une image muette qui nous parle, d’un visage lointain qui nous rappelle quelque chose de si proche, d’un étranger qui, en nous, fait rejaillir quelque chose d’intime et de fraternel ? La photographie est sans doute le magisme évocatoire qui réalise ce miracle d’une rencontre impossible, car, par elle, nous découvrons des êtres d’un autre pays, d’une autre culture, d’un autre milieu, d’un autre âge et, plus encore, nous découvrons par là-même d’autres parts de nous-mêmes, jusqu’alors inconnues. Par la rencontre de l’étranger, nous accédons à l’étranger en nous-mêmes, par lequel nous accédons à nous-mêmes. De là vient qu’il n’y a jamais de voyages qu’en soi-même, et à destination de soi-même, bien qu’à travers les autres et l’ailleurs.

Thami Guennaoui, au fil des photographies recueillies dans cet ouvrage, nous invite à la rencontre de personnes croisées au Viêt Nam en juin 2008, mais, comme cela ne surprendra guère de la part d’un homme ayant pour profession de prendre soin des cœurs, c’est un bel et heureux voyage au cœur de l’homme qu’il nous offre ici, grâce à ses Rencontres.

1.


Rencontres… et, de toutes, la première : celle de ceux vers qui l’on vient et qui, ici, viennent aussi vers nous. Vers l’étranger, vers l’inconnu, chacun s’avance. À distance, la rencontre a déjà lieu : la personne centrale a déjà préparé son sourire et, d’avance, le photographe est accueilli. Une belle photographie est toujours la révélation d’une palpitation soudaine du cœur. Ce qui l’a suscitée, c’est une rencontre. Au moment de la prise, le photographe parie que celle-ci aura lieu : « quelque chose va se produire, qui doit être commémoré ». Comme pour honorer cet espoir instantané, le villageois sourit. Ce serait sans doute une entreprise stérile que de chercher à déterminer qui, du photographe ou du photographié, a le premier déclenché cette rencontre : il n’y a eu qu’une communion instantanée des émotions – ce qu’en psychologie sentimentale, comme en photographie, l’on nomme justement « déclic ».

2.1 et 2.2


Le photographe se fait souvent chasseur, car pour saisir certaines choses, il doit lui-même rester inaperçu. Pour ne point fausser le visible, il doit se rendre invisible, comme à l’approche de ces sangliers… qui, sur la première photo, sont comme trois points de suspension dans l’espace… en quête de leur point final : la nourriture. À leur suite, et d’une démarche sans doute toute semblable, le photographe s’avance précautionneusement, craignant aussi d’être surpris et de manquer sa prise. C’est à chacun sa proie !

Sur la seconde photographie, une double insouciance est saisie : celle des hommes et celle de la bête. Seul l’œil invisible et omniscient du spectateur jouit de cette scène de repos et d’harmonie, devant l’amphithéâtre d’une rizière.

3.1 et 3.2


Pour avoir déjoué la mort et, surtout, osé défier les dieux, Sisyphe fut condamné, dans le Tartare, à rouler éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une haute colline, d’où la pierre retombait fatalement, de tout son poids. Mais, nous dit-on, il faut se figurer Sisyphe heureux… Cette femme, à droite, a quelque chose d’une Sisyphe paysanne, redescendant, pour la énième fois sans doute, ce chemin en pente, chargée de vêtements. Est-ce le devoir, la misère ou l’ennui, qu’elle porte ainsi, comme une pierre ? Sur son visage, lit-on la peine rehaussée par la joie de servir ? Ou bien la joie, l’espérance, appesanties par la peine ?

Cependant, les enfants jouent, c’est-à-dire apprennent, à leur mesure, et comme, adultes, ils le feront aussi par le jeu sérieux qu’est le travail, à défier la misère et l’ennui.